Le courage du silence

 

Depuis plusieurs mois, un appel intérieur se fait de plus en plus pressant. Un appel au retrait, au silence.

Quelque chose de plus grand que « moi » semble m’inviter à ralentir, à aller plus en profondeur.

Comme un appel à de plus grandes et de plus belles retrouvailles. À une présence qui ne cherche plus à intervenir, mais simplement à voir.

Cet appel est si profond qu’il ne laisse pas de place à la peur : celle de disparaître aux yeux des autres, de ne plus exister, de perdre ou de manquer.

 

Souvent, nos paroles devancent notre capacité à écouter.

Nous parlons par peur du vide, pour nous défendre, pour avoir raison ou asseoir notre autorité.

Nous « dégainons » notre réponse avant même que l’autre ait terminé de parler, occupés que nous sommes à défendre notre point de vue plutôt qu’à accueillir le sien.

Nous n’écoutons plus vraiment, tant notre besoin de convaincre, de nous imposer et parfois même de dominer semble prendre toute la place.

 

Mais comment pourrions-nous véritablement écouter l’autre lorsque nous ne savons déjà plus nous écouter nous-mêmes ? Lorsque nous fuyons ce qui cherche à se faire entendre au plus profond de nous ?

 

L’une de nos plus grandes peurs, avec celle de mourir, n’est-elle pas celle de n’être rien ? 

Nous désirons tellement devenir quelqu’un. 

Quelqu’un qui a réussi, dont on entendra parler, ici ou ailleurs, sans toujours voir que cette quête de reconnaissance contribue parfois à nous diviser et à nous isoler.

Le faible rêve de puissance, le sournois aspire à être irréprochable et humble, l’égoïste souhaite devenir généreux…

 

Mais que cherchons-nous réellement à travers ces aspirations ?

Et que cherchons-nous à réparer en nous ?

Nous affirmons fièrement avoir « travaillé » sur nous-mêmes pendant de nombreuses années. 

Mais ce travail, tel que nous le concevons, ne contribue-t-il pas parfois à renforcer le personnage, l’ego, ce « moi » que nous cherchons pourtant à dépasser ?

Même notre volonté de devenir quelqu’un de bien n’entretient-elle pas, à sa manière, la violence et l’illusion de la séparation ?

Car derrière cette volonté de devenir, ne se cache-t-il pas souvent une pensée, plus ou moins consciente, qui nous souffle :

- Ce que je suis n’est pas suffisant. 

Pas assez bien. Pas assez généreux. Pas assez performant. Pas assez aimable.

Si nous regardions honnêtement ce qui se joue à cet endroit, nous verrions qu’il n’y a pas d’amour, mais du jugement.

Pas d’accueil de ce qui est, mais une tentative permanente de devenir autre chose.

 

Pourtant, nous aspirons tous à aimer et à être aimés.

Mais à force de masquer les parts de nous que nous jugeons indignes d'être aimées, à force de vouloir nous corriger, nous améliorer et devenir quelqu'un de meilleur, voir de parfait, ne finissons-nous pas par nous éloigner de ce que nous recherchons si profondément ?

Comment pouvons-nous véritablement nous accueillir si nous sommes constamment occupés à rejeter ce que nous sommes ?

Et comment accueillir l'autre dans sa totalité si nous ne sommes pas capables de regarder la nôtre ?

 

N’oublions pas que la manière dont nous habitons notre présent prépare déjà notre demain. Un présent nourri de jugement, de peur et de séparation ne peut que prolonger ce que nous cherchons précisément à dépasser.

 

Ne sommes-nous pas, à notre manière, devenus ces femmes et ces hommes politiques que nous critiquons ? 

Nous cherchons à avoir raison, à imposer notre vision et à convaincre l’autre qu’il a tort. Nous usons de séduction, de paroles et de stratégies pour rallier l’autre à notre cause, nous le manipulons afin d’obtenir quelque-chose, jusqu’à parfois recourir aux armes lorsque les mots ne suffisent plus.

 

Nous cherchons le pouvoir et oublions à quel point cela entretient la violence et la guerre. Cette volonté, émanant d’un espace de peur, de manque et donc d’ignorance, n’entraînera que davantage de souffrance, de séparation et de destruction. 

Lorsque nous recourons à ces artifices au nom de la paix, notre vision reste étriquée : nous ne percevons que les effets immédiats de nos actes, sans mesurer les conséquences qu’ils engendreront à plus long terme.

 

Mais est-ce véritablement voir ?

Ne menons-nous pas un combat contre les conséquences ? 

En d’autres termes, n’essayons-nous pas de changer le passé, de corriger le reflet dans le miroir ?

Prenons un instant pour prendre conscience de l’absurdité d’une telle démarche.

 

Tant que nous oublierons que ce que nous voyons n’est que le reflet de ce que nous portons en nous, nous continuerons à nourrir les conflits plutôt qu’à les apaiser.

 

Le véritable changement ne viendra pas de notre capacité à dominer l’autre, mais de notre courage à nous rencontrer nous-mêmes, à reconnaître nos blessures et à transformer nos peurs en conscience. Car la paix que nous espérons voir émerger dans le monde commence peut-être par celle que nous sommes prêts à faire naître en nous.

 

Alors, en ces temps où tout semble s'agiter, où l'ego parle toujours plus fort et semble entraîner les foules, où chacun paraît combattre ses propres projections à travers l'autre, ne serait-il pas temps de retrouver le courage du silence, du recueillement et de la lucidité ?

 

Ce silence n'est pas une fuite. Il ne se résume pas à l'absence de bruit ou de stimulations. Il n'est pas de l’indifférence ou un rejet du monde.

Ce silence est une action, même si, pour certains, il peut sembler être une inaction.

Car nous avons appris à mesurer l’action à ce qu’elle produit de visible, à ce qu’elle transforme à l’extérieur, à sa capacité à faire bouger les choses. Nous confondons souvent agir et intervenir, agir et réagir, agir et chercher à contrôler ce qui nous échappe.

 

Pourtant, ne faut-il pas parfois davantage de courage pour ne pas réagir, pour ne pas ajouter un mot à ceux qui ont déjà été prononcés, pour ne pas alimenter un conflit, pour ne pas céder à l’impulsion de corriger, de convaincre ou de nous défendre ?

 

Le silence dont je parle n’est pas celui de la résignation, de la peur ou de l’indifférence. Il n’est pas un retrait du monde, mais une autre manière d’être en relation avec lui.

 

C’est un silence qui nous invite à voir ce qui, en nous, cherche constamment à intervenir. À observer nos réactions sans leur obéir immédiatement. À laisser apparaître ce qui se joue derrière notre besoin d’avoir raison, de nous imposer.

Ne pas réagir n’est pas nécessairement ne rien faire. Cela peut être cesser d’alimenter ce que nous souhaitons voir disparaître.

Là où la réaction reproduit souvent ce qu’elle prétend combattre, le silence ouvre un espace. Un espace dans lequel une autre réponse devient possible, une réponse qui ne naît plus de la peur, de la blessure ou du besoin de contrôler, mais bien d’un espace d’amour. 

 

Et peut-être est-ce là une action bien plus essentielle que toutes celles que nous entreprenons pour transformer le monde : ne plus contribuer, à notre insu, à reproduire ce qui nous fait souffrir.

 

Il ne s’agit plus d’agir sur le monde pour qu’il corresponde à notre volonté, mais de cesser d’agir depuis cet espace en nous qui entretient la division.

 

Et si cette manière d’être semble parfois insuffisante aux yeux de ceux qui attendent des actes visibles immédiats, elle n’en est pas moins une transformation profonde. Car elle touche à la source même de nos actions, à cet endroit intérieur d’où naissent nos paroles, nos décisions et nos relations.

Le silence devient alors action, non pas parce qu’il cherche à produire un résultat, mais parce qu’il met fin à une mécanique qui, jusque-là, se reproduisait sans être questionnée.

Il ne cherche pas à changer le reflet dans le miroir. Il nous invite à regarder autrement.

Et peut-être est-ce ainsi que commence une véritable transformation.

 

Ce silence n’est pas opposition mais relation.

Ce silence est Présence. 

Un appel du cœur à se souvenir.

Se souvenir de ce que nous sommes, au-delà des rôles, des masques et des histoires que nous nous racontons.

Il est un appel à se voir. 

Se voir dans notre totalité, et non plus seulement à travers ce que nous jugeons acceptable en nous.

Se voir pour s'accueillir. 

Se voir pour s'aimer. 

Se voir pour cesser de se combattre. 

Se voir pour unir là où nous avons appris à séparer.

Pour se souvenir que nous n'avons jamais eu à devenir quelqu'un pour Être.

Se voir, pour se souvenir que nous sommes, et avons toujours été libres.

 


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